Tutoyer la vie


 
Ou plis ke chè ak zo k ap pwomennen
Ou plis ke ti bout souf ki ka etenn
Si w kite anprent ou kote w pase
Menm lanmò 
p ap ka efase l

Schebna B. V. Bazile

Préface || Eliphen Jean


Certains se tuent à tutoyer la vie. D’autres non, parce qu’elle leur semble méconnaissable. La vie ne tolère pas qu’on la vouvoie, pourtant. Et elle dit à qui sait l’entendre : « Si nous nous voyons tous les jours, ce n’est pas pour nous vouvoyer, voyez-vous? Vous n’a donc pas sa place entre nous. On ne vouvoie pas un ami ou une amie qu’on voie, on ne se voue pas au vouvoiement. On se tutoie si on se côtoie, si on vit sous un même toit. C’est une règle d’amitié vraie. » Et quand il nous arrive de faire la sourde oreille, la vie nous tapote sur l’épaule, comme un vrai pote nous supportant. Ce qu’elle est d’ailleurs.

La vie ne tolère pas non plus qu’on la prenne trop au sérieux. Qu’on enlève son chapeau pour la saluer. Demande à ceux et celles qui titubent,  déconnent à pleins tubes après avoir bu, ils te diront que la vie est de leurs côtés. Que c’est elle qui les saoule. Ils vous diront que la vie nage, folâtre ou batifole dans leurs fioles et dans leurs verres.

Les poètes peinent toujours à peindre la vie. Car ils en ignorent la vraie couleur. Car la vie est une diaprure éparpillée. Les poètes chantent la vie quand elle les enchante. Ils la fustigent dans leurs moments de désenchantement. Ils tutoient la vie. Même en colère. Dans l’espoir qu’elle s’apitoie sur leur sort. Ils la regardent droit dans les yeux. Ils la prennent par le cou, parfois. Ils la courbent, lui tapotent la tête… C’est peut-être ici le point faible de la vie qui se sent réellement « vie » quand les poètes lui font la peau, l’étalent sur leur table pour la décapiter, puis… se l’offrent, bien rôtie, en partage. Les poètes sont si malins. Ils tranchent la vie, car ils savent bien que même au-delà de la mort, elle palpitera encore. Le prix poésie Jean-Élie François en est une preuve à jamais.

Cette anthologie qui rassemble les poèmes primés pour la deuxième édition du Prix Poésie Jean-Élie François, est une brisure de silences. Chaque poète se laisse dire. Ouvertement. Chaque poète y offre tout ce qui frémit, bouillonne en lui-même. La vie tutoyée, au mépris de l’inexistence.


Deurdley Marcéus || Petit nègre


Le chemin est bien droit mais la démarche se casse.
Petit nègre marche !
La conscience et le corps ne font qu’un.
Petit nègre respire.
Son regard vers l’horizon flamboyant, 
Petit nègre rêve !
Une légère brise, un calmis 
Petit nègre espère.
La terre se consume et s’agite, 
Petit nègre s’arrête ! 
Et de loin des grognements et hurlements,

Petit nègre court !
De la force, du courage, un petit peu de foi, 
Petit nègre prie!
Des bruits crispants à percer l’oreille, 
Petit nègre s’acharne ! 
Les dieux aujourd’hui ont pris congé ; 
Petit nègre pleure, 
Un cœur qui s’efforce, un réceptacle qui s’effondre, 
Petit nègre tombe.
Ses hantises, elles aussi, défient le jour, 

Petit nègre hurle ! 
Le fossoyeur est farouche, 
Petit nègre se débat!
Sa vigueur le quitte. Son sang gicle.
Petit nègre abandonne !
Une vie trépidante pour une chute sans histoire.
Petit nègre sourit
À la mort qui s’en vient et l’emporte avec volupté, 
Petit Nègre soupire!
La pluie est tombée,

La terre s’est abreuvée,

Petit Nègre s’éteint.
Le monde des vivants l’a pourchassé

Le trépas l’accueille à bras ouverts

Petit Nègre n’est plus.


Hansley Sébastien Muselaire|| Stèle


Je dresse une stèle 
à la mémoire du poète fauve 
Poète résolu et sans âge 
Poète crépusculaire aux chants dépourvus de chlorophylle 

Je dresse une stèle 
à la mémoire de l’oiseau asphyxié 
et des milliers de jeunes corps écartelés 
rendant vaine toute construction future

Qui nous montrera la lumière
dans une contrée aussi arbitraire ?
Qui nous révélera les secrets des fenêtres closes 
et la symbolique du présent ?

Je dresse une stèle 
à la mémoire de ma ville
dont la tranquillité est depuis trop longtemps prise en otage
ses antiques rues exhalent le soufre et le sang
ville-prison 

ville-hécatombe 

L’enfant emprisonné regarde tristement 
à travers les barreaux de l’existence 
Son plus grand crime est d’être né 
D’être une chair exaltante 

S’opposant au palpable néant 

Je dresse une stèle 
à la mémoire de Compère Général Soleil 
des Arbres Musiciens 
et de la vie bannie chassée 
classée ennemie publique numéro un 

L’effarante désolation – Inamovible
a déjà bu toute la limpide splendeur 
tout le soleil qui éclairait le cœur des hommes 
Personne ne crie plus sa rage au Bon Dieu 
À quoi bon si la chute est toujours certaine ?


Rosecadelle Benjamin || Powèm pou leta

De twa mo byen sire 
Marande youn nan lòt 
Pou bay vi ak yon powèm
Koulè Sant Vil pòtoprens 
Pòtrè krache lavi chè

Powèm nan koud djòl tan 
Lè l konnen isit 
Byennèt pa gen zòrèy 

Pou rèl malere 

Yon powèm san bri san kont 
Ki bwote sou pasaj li 
Tout kalte kri

Kri ti machann k ap bouske lavi 
Nan yon peyi lanmò sèl ochan 
Kri timoun ki lage san demen 

Yon powèm bwa kale 
San bann 
Ak ase andirans 
Pou dekri fristrasyon tout yon pèp
Ki pa wè klè malgre pou li l fè jou 

Padon si powèm nan gen sant leta
Mo yo pa ka inonsan 
Lè yo temwen leta k ap fè dechoukay 
Gwo midi sou rèv la jenès
Ak grangou k ap bat tenèb nan trip malere 

Powèm nan pa t ka pi koupab pase sa 
Lè anba je l 
Lajenès ap tann demen 
Nan yon peyi san jodi

Yon powèm sire tankou leta 
Yon powèm koulè Matisan 
Yon powèm pòtrè lanmò


Fritz Stanley Backer || Camarade


Ici 
J’habite le cimetière de mes rêves
Je jongle avec Legba
Je ramasse, les yeux embués, 
Le cadavre de l’entente populaire 

Putréfié – Il ne manque pas de témoin

Je vis ma mort à chaque grand crime financier de l’État
Fatigué des pas de danse du désespoir
Je suis en état non-existentiel
Tatatatata
Crime de sang
Crime d’État
Fuck le gouvernement

J’ai peur camarade


Ici
Ça sent de la charogne
C’est l’odeur de certains dirigeants du pays 
De certains artistes prostituant leurs talents
De certains intellectuels vendeurs d’âmes
Ou pire 
Vendeurs de convictions 

Camarade 
Excusez-moi d’avoir brisé notre lien de silence
et si c’était à refaire, j’oserais encore
Je veux seulement que vous sachiez 

Qu’en dépit de la lampe éteinte 

Du chemin interminable parcouru dans l’obscurité
L’aube tarde toujours 

Camarade

Mon quotidien me devance
Ma tête et mon cou ne s’entendent plus
Je respire sur mesure
Mon cœur bat au rabais 
Je subis mon existence

Camarade 
Mon seul espoir
La flamme qui me garde éveillé
C’est de vous revoir un jour 

Il ne me reste plus beaucoup de vigueur

Mais je vous promets 
De partager le poids de votre indignation

Et de porter votre opprobre sur mes épaules


Obed Osirus || Nou prale


Tankou ti grenn sab bò rivyè
Ti van cho ap pote ale
Tankou fèy branch bwa ki fin seche
K ap panvannen pou al tonbe nan lanmè.


Nou prale tankou ti pèp nomad
K ap langi nan mitan dezè
Tankou lakansyèl ki pèdi koulè
A fòs l ap pran brimad


Tankou yon pechè san espwa padon
Yon akize ki pa jwenn defansè,
K ap pote konfesyon li kay monpè,

Nou lage tèt bese nan bafon

Tankou foumi fou san pwojè
Ki tonbe pa aza sou barik siwo
Tanzantan lachans suiv yo
Malgre pye yo pa sou tè

Nou prale tankou mandyan bò katedral.
Vant nou lage sou kont etranje,
Ou ta di mache nan Kwabosal

Jou nou wè se ki konte

Nou fin ale nèt!
Tèt vid, tèt byen fèt
San avni, san esperans
Etazini oubyen Lafrans.

Nou prale, gason kou fi
Gran jounen n ap pèdi
Paspò n jouke nan senti
Nou tout ap fè lè pou n pati


Tcherry Ibrahim Mervenson Antoine


Je veux boire à longs traits
Le soleil de tes yeux
Pour me brûler la poitrine
De ton feu éternel

Vois mon amour
Comme tu me consumes
De cellules en cellules
Je ne brûle que pour toi

Tu n’as qu’à sourire
Pour réveiller dans mon corps
Des volcans meurtriers
Qui explosent sous ma peau

Et quand j’entends le son de ta voix
Je veux brûler encore
De la braise de tes mots

Laisse-moi te dire
Par l’ivresse de mes baisers
Que je ne veux pour le reste de ma vie
Que la chaleur de tes yeux
Pour ressentir dans mes veines
La poésie de l’Été

Je veux t’aimer encore
Comme cette flamme nouvelle
Qui s’anime dans ton regard
Quand il croise le mien


Stanley Brifil


Ma dernière cassure ?
Quand tu n’as pas su tout lire 

Quand je te parlais de l’aube 
Dans le sillage des cris incessants d’un cœur qui bat
J’étais cette barque 

Trouée pour dissiper tes vautours


Et tu as placé mon cœur à tes pieds 

Comme un ballon sanglant 
Que même les enfants perdus n’oseraient toucher
Comme cet inconnu que l’on regarde sans le voir 
Ou ce livre grand ouvert que l’on fixe sans vraiment lire. 

Ma dernière cassure?
Quand tu me disais bonjour une fois sur deux
Quand je t’ai nommé Nouveau Monde
T’aimant de mon cœur du passé

Quand le ciel tombait sur tes joues
Je croyais en mes plus infimes intuitions 
Et je dansais sous la pluie 
Jusqu’aux heures de ton retour.


Ma dernière cassure?
Quand j’épelais ivresse les yeux bandés
Quand ton absence tirait les cordes de ma solitude;
Quand nos étincelles ont été compromises
Me dévoilant toutes les couleurs de l’indifférence.
Je pourrais t’écrire un long manifeste 
Au son d’un immense tambour asséché
Je pourrais atteindre la profondeur du vertige 

En plein cœur de mon cœur.

Mais selon qui les naufrages n’appartiennent qu’aux marins? 

Ma dernière cassure? 
Quand tu ne savais pas quel pays perdu tu étais 
Et je me réveillais tous les jours à la même heure
Avec le même vide qui me tournait son visage.
Ne pouvant te murmurer ma folie, je me laissais faire le silence 
Triste comme un enfant quand le ciel se grise.


Ma dernière cassure? 
C’est maintenant.
Et je te cherche
Je cherche le son de ta voix quand le sol se dérobe sous mes pieds.
Parfois je pars
Parfois j’attends que tu tombes du ciel
Comme une révolution
Tu combles toujours mes rêves.
Et tout ce mal, cette lésion 
Me porte à crier mon amour telle une avalanche.


Christy Jonatas || Ce qu’est la vie


Des jours qui passent 
Sous le bleu du ciel.
Une histoire qui s’écrit
Au beau milieu de l’existence.
Une chanson de merveilles.
Un poème de cris de cœur las.
C’est ça la vie!


C’est le temps qui s’arrête!
Un soleil couchant
Pour accueillir l’aube nouvelle.
Un enfant qui rit. Ou qui pleure.
Le sourire d’une mère, 
L’histoire que raconte une photo.
C’est ça la vie!


Un éclat de rire brisant le silence. 
Un crime pour assouvir sa soif de vengeance.
Une plume pour pleurer l’absence.
Une chanson pour exprimer sa souffrance.
C’est ça la vie!


C’est un cœur qui bat.
Un cri de joie.
L’harmonie de nos voix.
La solitude d’une femme.
La culture d’un pays.
Les religions qui nous tuent.
Les couleurs de peau qui nous divisent.
Le non-respect des droits humains.
La différence de classes sociales.
C’est aussi ça la vie!


Un sentiment de vide. 

Les nuits qui portent conseil.
L’espoir d’une vie nouvelle.
Le courage d’affronter ses peurs, ses échecs.
La joie après une victoire. 
C’est ça, la vie!


Geordany Oscar Néem Ralph Fleurilus || Revè lorizon


Nan revè lorizon
Nanpwen powèm pou kenbe kè
Lè lannwit paka kenbe pye l nan mitan vid 

Lanmò mare pakèt pa fòs

Anba pyebwa channmas
Alfabè grandi sou pil fatra tou bèbè
Chak panye lapawòl g on zo kòt ki kase
Gramè lespwa mache sou beki

Nan revè lorizon
Nanpwen powèm pou kenbe kè
Lè lannwit lan chanje koulè
Refren legzitans toufe 

Nan koridò pousyè dezespwa

Nan lari potoprens
Chak ri gen silans pa l

Depi yon ti van fin pase
Douvanjou triye sann madansara 


Gen zetwal ki joure manman lesyèl
Pou jan l brake kamera l sou latè 

Ki louvri bouch san lawonte

Pou resevwa larivyè san tchyovi anba pon

Tankou souf larivyè
Nan revè lorizon 
Tout bagay pran legzil
Tan an pòtre yon kout rach 

Malchans pote sou zepòl li
Mennen devan baryè nou isit

Lamizè pa gen kanè bank
Men se sou kont li nou depoze biyè n 

Lè ensèsitid nou yo chanje to ak lanjelis 
Nan revè lorizon 
Konbyen kout kouto nou resevwa
Lè lavi pa gen ni rele ni reponn ?


Fabrice Trécile || Perle perdue


Nous voilà
En têtes chargées
D’histoires qui nous manquent, 
Aux pieds de nos mornes typiques;
Chauves comme la Perle.
Nous voilà
Enfin laids et las, 

Nuques en colline, 
Les yeux pendus
Sur faces chargées de rides
Gelées par leurs faits divers
Qui nous rongent jusqu’aux os.

Les voilà
En peau de diable, 
La Perle entre les dents.
Ils nous regardent 

De haut et de près;
La face en éboulement.
Les voilà
Le regard dans le vide et sans vision, 

Dormant sous la laine des nuits blanches
Que nous passons dans le noir de leurs rêves.
Tournons le dos
Aux hors-la-loi, 
Créateurs de nos cauchemars.
Qu’à leur tour ils connaissent le noir
Lorsqu’à nouveau nous faisons face au sommet, 

Trône des loas mères.


Qu’on se panse ensemble
Et qu’on pense contre eux.
Que les histoires qui nous manquent
Et qui bougent dans nos veines
Puissent remonter la pente, 
Retrouver la Perle.


Sandlyne Narcisse


Sur le visage, je porte des poèmes anémiés
Ils transpercent l’inconscient de mon âme pétrifiée
et caressent mes nuits blanches et stériles 
Je pleure! – Naïve !

Pour cette femme sans cœur mais de bonne foi
Mère des solitaires, orgueilleuse mais bien avisée 

Pour ses cheveux dorés, ses yeux grisés

Pour les vers de ses poèmes mélancoliques
Je pleure!


Pour la mort 

Pour le ça va, bien ou mal
Pour l’atmosphère effroyable des cimetières 

– Avec ou sans les fleurs 
La peur silencieuse des âmes vagabondes
Sans extravagance, en toute sérénité


Je pleure mes douleurs incomprises, 

Ma dépression souriante 
Mon espoir désespérant. 
Je pleure toutes ces aventures mort-nées

Et ces jours léthargiques 


Je pleure mes joies amères, 

Mes rires sinistres aux résonnances d’enfant 
Je pleure pour ceux qui ont aimé fort.
Pour ceux qui ont le courage de détester.
Pour ces femmes enrobées d’illusions 
Pour ces rêves chimères
Ces étoiles obscures qui ne demandent qu’à renaître 
Je pleure pour toutes ces fois où la vie se perd

Pour ces envies impures nées de bonnes intentions

Je pleure jusqu’à dessécher mes paupières
Je pleure pour rien, pour tout.

Pour l’éternité.

Et pour ces gens qui pensent y voir une faiblesse.

Ils ont tort. 


Rood Inley Michel || Pour Que la nuit s’arrête


À toi ma Douleur,


écouter toutes ces bouches 
ces cris 
toujours plus épuisants qu’une odyssée 
je le déconseille à la nuit 
– je ne dis rien à la nuit, moi 

La nuit, elle 
Si triste et si nostalgique 
Se plaint de tous ces temps sacrifiés au monde

Seule est-elle 
Trop seul 
Personne ne l’entend 
Qui prend soin d’elle 
La nuit n’arrive même pas à se parler
Dans tous les bruits du monde 

Je suis un peu comme la nuit quand je manque de toi

Un sentiment qui papillonne

Piégé dans un silence 
Tranchant 
Vagabond 
Sans passé ni présent 

Qui s’arrête de nous deux 
Le temps
Moi
Qui ne s’arrête pas de nous deux 

En enfer j’irai pour me rassurer
Que la douleur n’a qu’un nom
Le tien
Elle ne peut donc pas être pire 
Que celle 
Que ton indifférence m’inflige

Un sentiment qui butine 
Pris dans un sourire 
épineux 
vague 
sans fin ni début

La douleur ne s’écrit pas au présent 
Le nom qu’elle porte
vois-tu 
c’est le tien 

Je suis un peu comme la nuit 

quand

il fait nuit.


Isadora Cécile Zétrenne || Je suis Amélie


Je vous arrive de loin
Tout droit de l’enfer 
Vous vous demandez sûrement 

À quoi ressemble l’enfer
Elle ressemble à Haïti 

Et à tous ces petits pays 

Moi, je suis Amélie
Je porte le germe de la pauvreté 
Ma peau se nourrit de poussière 
Je ne connais point de paix
Je suis fille de controverse


Je suis Amélie
Je porte en moi 

Toutes les plaies de l’humanité 
Je suis le vent 
Je suis la pluie
Je suis fille d’Afrique 
Je suis fille d’Europe 
Je suis la mère et la fille des cinq continents
Je suis cette mélodie qu’on n’écoute jamais
Je suis et je ne suis pas
Je suis ce désert fertile
Je suis cette négresse 

Privée de son corps et de son humanité 
Je suis cette fillette violée et jugée coupable
Je suis cette jeune dame excisée de force
Je suis cette femme privée de mes droits 
Je suis cette haïtienne en exil forcé
Je suis cette famille séquestrée et dévalisée
Je suis toutes ces femmes-là.


Eliezer Young Didier Fleurimond || Harmonie Fragile


Il pleut.
Il y a des cœurs sur la route
Des cœurs serrés par ci, 

Des cœurs endommagés par-là, 
Et juste à côté, 
Des foyers d’où sortent des fous rires
Ils se croient à l’abri 
Ils pensent tout contrôler.


Sur cette même route, 

Des rêves qui s’enterrent et d’autres qui naissent
La violence d’un côté, l’amour d’un autre

L’amour sous toutes ses formes

Fragile, fort, cruel, loyal, faux, dissimulé

Toutes ses formes.


Il pleut encore.
Guerres interminables d’une part,

Magouilles et corruption d’autre part, 
De grandes personnes qui pleurent, des enfants qui jouent

Des enfants qui pleurent, de grandes personnes qui s’affolent

La balance penche.


Des hommes vaillants meurent debout.
Les armes ont créé leurs propres foyers.

Les cadavres deviennent éléments de décor.

Certains s’en inquiètent,

D’autres jouent à l’autruche,

Et il pleut toujours autant.

L’harmonie est un rêve.

Croire, vivre, 

Comme si l’espoir suffisait.

L’harmonie ne tient qu’à un fil
Mais on tente quand même

Comme s’il y avait moyen de s’en sortir.


Djulissa Maurice || Chambardement


Tant au dedans 
Qu’au dehors de moi, 
Tout bouillonne et se déverse, 
Comme les eaux sauvages d’un torrent. 

Tant au dedans
Qu’au dehors de moi, 
Des vagues s’élèvent et me surpassent

Avant de s’écraser au loin.
Quand cessera cette danse ? 

Tant au dedans 
Qu’au dehors de moi, 
Tout s’ébranle, se fracasse. 
Et je suis là, impuissante.

Figée, épuisée, perdue.


Tant au dedans 
Qu’au dehors de moi, 
Je me sens prise au piège.
Comme sur des terrains mouvants, 
Plus je me débats, plus je m’enfonce.

Tant au dedans 
Qu’au dehors de moi, 
Tout est doute et obscurité.
Plus je cherche la vérité, 
Plus je sombre dans le néant.

Qu’est-ce la vérité ? 
Qu’est-ce donc le néant ?
Qu’est-ce que cette quête

Si rien n’est certain ?

Tant au dedans 
Qu’au dehors de moi, 
Tout n’est qu’illusion.

Ce qui est, ce qui devrait être
Confusion, méprise.

Or je ne saurais seule
Arrêter ce chambardement

Qui secoue toute la République.
Alors je m’abandonne, 
À cette voix intérieure, 
Qui m’exhorte à fuir
La réalité désastreuse

De mon cher petit pays.


Dregh-Rood-Therly Augustin || Périple de vie

Cette caricature radicale de la mort qui entachera à jamais ma pensée.


Et ces cris muets et désespérés des victimes d’abus sexuels.

Ils bourdonnent si fort à mon oreille qu’ils me rendent sourd aux chants de la nuit. 

Et tous ces marginalisés, ces nécessiteux, ces appels à l’aide sans écho ?

La fierté ne devient qu’un mot, aussi vide de sens que la solidarité.

Et ces abusés du système ? Jusqu’à 70 hommes pour 12 mètres carrés ;

Cloitrés au nom de la Justice entre ces murs où il n’est possible de rester vivant.

Et ces barreaux qui servent la même pitance au briguant et à l’innocent ;

Jamais l’Humain n’a été aussi bas.

Prison civile de Fort-Liberté 
25-10-2022


Marcus Georges || Nofraj


Bak lavi a
Ap jwe marèl
Sou senti vag lanmè

Rèl yo mouye
an tranp
Nan koulin Gòspwent

Bwa fouye file 
Nan kwen dan resif
Bawon pa resevwa Ochan

De Wòch kontre
Lavi kaba
Lannwit fè sole pè
L al kache pou kriye

Figi estil
S on fil arenye
k ap koud
lavi yon powèm

Vwal lanmè chire
kankou twèl kanni
Dlo sale bay rèv zanfan yo òkèt

Bèlans plòtonen vag lanmè
Li mete l sou nyaj
Retire tèt Jakmèl
sou yon dèt

Tankou trezò nan loseyan
Tchovi yo sivoke depi anlè
Jouk anba
Nofraj, 

S on sikatris lanmè kite

S on sikatris ki pa efase.


Piterson Dugué


Au cœur de la nuit, je marche seul 
Dans les rues de la ville endormie 
Les lueurs des réverbères illuminent 
Les formes étranges des immeubles

Je suis en quête d’inspiration 
De cette muse cachée qui m’appelle 
Avec insistance à travers les rêves 
Et les hallucinations de ma vie quotidienne

Je suis attiré par la folie 
De cette ville qui ne dort jamais 
Où les images se mêlent 
Et se transforment en un kaléidoscope

Les rues sont pleines de surprises 
De personnages étranges et de situations imprévues 
Je suis fasciné par la beauté 
De cette vie qui se révèle à moi

Comme envoûté par l’étrangeté 
De cette ville qui me révèle 
Les secrets de mon propre moi 
Je m’avoue vaincu, conquis

Je suis prisonnier de cette ville 
Et je suis heureux de l’être 
Ce n’est qu’ici que je trouve 
L’inspiration pour mes poèmes.


Braham Isaac Misère || Tolalito


Chak fwa w ale 

Kè m kase kòd bò simityè 
Pou chante libera lanmou

Lè w ap vini cheri 
Vin ak tranbleman 
Lè w ap vini 
Swiv mak pye legba 
Ouvè baryè a tout lajè
Pou m rantre chita 

Sou menm twòn ak dye yo
 
Chak ou vini fanm solèy 
Ou fè m anvi machande 
Tout savè sikre ki pran eskal 
Nan pòt kafe 
 
Lè w  vini  
Ribanbèl fè m pèdi 
Nan koute alsiyis ou 
Chak lemajè m touche klavye w
 
Tonnè boule m 
Pwèl ou mèt pran dife 

Aswè a m ap dòmi nan fen fon w


Goldo Dieudonné || Maskarad

Fedatifis twonpe je zetwal
Koulè lannuit yo 

Se marasa koulè jounen yo
Lavi gen repiyans


Nan tout lari Pòtoprens
Nan chak pwent kafou
Leta ap sèmante gwo midi

Avan solèy kouche
Se pou li pete fyèl nou

Si nou te kanpe an juiferan
Petèt nou te ka fout leta
Kèk bon move pataswèl
Yon lè konsa
Chaloska ta pete fyèl leta


Richard Vedly Paul || Petite


Six, 

Cinq, 

Cent hommes se sont suicidés 
Petite, tu te tais.

Ôte tes mains de cette terre
Elle est laide, sale et ridée 
Sur son front disproportionné

Le liquide amer coule

Rougeâtre, 
Comptant les rides 

au même rythme que les infanticides.

Rien de grave, Petite.
Ce n’est pas la première fois.
Tu n’es pas la seule à avoir foi.


Petite, que trimballes-tu ? L’espoir ? La vie? – Non, le vide.

Si cinq cent hommes se sont suicidés
Comment peux-tu croire encore en ce monde?

Souffrance par-ci, misère par-là,

Tout jeune avec des rides

Tout jeune, cicatrices, amputations, balafres 

Et ces poisons sauveurs, accessibles

Alors fais ce que tu as à faire, Petite.

Ce n’est pas la première fois.

Tu n’es pas la seule à perdre la foi.

Petite, que trimballes-tu ? – La mort. La fin. 


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